Le syndrome prémenstruel, ce tabou

De la bonne vieille réflexion misogyne (« bah alors, t’as tes règles, mouaaaahaha ») à l’indifférence des gynécologues et du corps médical (« c’est normal », « on ne peut rien faire »), on se sent bien souvent démunies quand vient la période des menstrues.

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De celles qui sacralisent leurs règles à celles que ça fait juste profondément chier, nous sommes nombreuses à connaître les affres de nos ovaires. Et cet article arrive à point parce que je suis en plein syndrome prémenstruel.

Une appellation un peu prude, pour dire qu’on a méchamment mal au bide et qu’on vendrait bien notre âme pour rester sous la couette pendant un ou deux jours, pour dire qu’on fond en larmes à la moindre contrariété ou qu’on a envie d’écorcher vif le premier passant qui nous regarde de travers.

Le syndrome prémenstruel, mais qu’est-ce que c’est ?

De son petit nom SPM, le syndrome prémenstruel est défini comme « un ensemble de manifestations physiques, cognitives et émotionnelles ressenties par certaines femmes dans les 2 à 10 jours précédant les menstruations et qui diminuent graduellement avec l’arrivée de celles-ci »1.

En tout, pas moins de 150 symptômes établis pour décrire ce syndrome, qui vont de la simple fatigue à une agressivité avérée.

Peu ou prou d’études ont été menées sur le sujet, ce qui est d’autant plus aberrant quand on sait que plus de 80% des femmes réglées disent en subir les joyeuses conséquences.

Le syndrome prémenstruel est découvert en 1953, mais « après 50 ans de recherche, il n’y a pas de fort consensus sur la définition, la cause, le traitement ni même l’existence du SPM »2.

L’étude la plus récente menée sur le sujet est l’étude publiée dans le Jornal of women’s health (2/05/2016), qui révèle que le syndrome prémenstruel serait dû à un taux de protéine C réactive anormalement élevé dans le sang, cette protéine étant un marqueur d’inflammation connu.

En 2013, le DSM-5 (aka le Manuel Diagnostique et statistiques des troubles mentaux, aka la Bible des psychiatres), introduit parmi les troubles dépressifs le trouble dysphorique prémenstruel (TDPM). Pour faire court, le TDPM serait une forme sévère du syndrome prémenstruel, qui toucherait seulement 3 à 8% des femmes.

Le DSM-5 élabore une liste de symptômes précis pour reconnaître le TDPM, ce qui scientifiquement parlant est une avancée.

Mais cet ouvrage est très polémique et pour cause : il est accusé de créer des maladies mentales sans fondement scientifique qui permettent à l’industrie pharmaceutique de vendre plus de médicaments. Le terme de TDPM serait apparu sous la pression de lobbies pharmaceutiques, qui cherchaient une nouvelle indication pour le Prozac, sous un autre nom. De là est apparu le Sarafem, un antidépresseur féminin pour les femmes qui souffrent de ce syndrome3.

En 2011, Lindsey Ossewaarde4 montre via l’imagerie cérébrale que lors de la période prémenstruelle, le cerveau est dans un état de manque proche de celui du toxicomane, qui pourrait être dû à la baisse d’œstrogènes et de progestérones. Cette explication du SPM par une baisse des hormones sexuelles dans le sang est appuyée par de nombreux médecins et psychiatres. Les symptômes varieraient alors d’une femme à l’autre selon la sensibilité de son système nerveux à cette baisse.

Dans une autre étude de 2011, intitulée Troubles psychiatriques spécifiques aux hormones : existent-ils ?, Margaret Altemus écrit : « identifier les symptômes relatifs aux hormones pose de nombreux défis. D’abord parce qu’à travers la puberté, le cycle menstruel, la grossesse, l’allaitement et la ménopause, de nombreux changements hormonaux ont lieu simultanément ». Et elle ajoute : « Malheureusement, on a tendance à attribuer les symptômes psychiatriques aux fluctuations du taux d’œstrogène, plutôt que de prendre en compte la palette complète des changements hormonaux »5.

Autant dire que le syndrome prémenstruel est un joyeux fourre-tout, sans forme ni fond… Mais qu’est-ce qui se cache derrière cette appellation ?

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Les idées reçues sur le syndrome prémenstruel

La première chose qu’on remarque quand on regarde le SPM d’un peu plus près, c’est qu’il connaît une double tendance. D’un côté, il reste tabou, notamment dans la communauté scientifique et médicale, parce que, comme on l’a vu, il n’existe aucun consensus sur sa description exacte. D’un autre, il est utilisé à tort et à travers autant par les personnes qui en souffrent que par celles qui le tournent en dérision (« c’est la mauvaise période du mois à ce que je vois, hahaha »).

S’il n’y a pas non plus de consensus scientifique pour dire combien de femmes en souffrent (entre 3% et 95% selon les études), c’est pourtant une réelle gêne pour bon nombre de femmes, et beaucoup ignorent tout à son sujet. Normal, si même les spécialistes n’en savent rien… S’il peut s’avérer handicapant pour de nombreuses personnes, il n’y a ni informations ni reconnaissance de ce syndrome.

Du coup, comme pour n’importe quel sujet au-dessus duquel plane l’ignorance, on y met un peu tout et n’importe quoi : en gros, il est communément admis que le SPM, c’est les femmes et leurs montagnes russes émotionnelles. Oui, c’est bien connu, les femmes sont des êtres dirigés par leurs émotions. Mais c’est pas leur faute, c’est à cause des hormones.

Sauf que…

Dans sa conférence sur le SPM, Robyn Stein DeLuca explique qu’une étude a été menée sur des hommes et des femmes pendant plusieurs mois. Celle-ci démonte l’idée reçue que les femmes sont plus émotives que les hommes, en concluant qu’il y a très peu de différences entre les humeurs des uns et des autres. De plus, lorsqu’une femme tient un journal de ses humeurs sur plusieurs mois, il y a rarement corrélation entre l’humeur et le moment du mois6.

Autrement dit, le SPM pourrait être un mythe, si bien ancré dans notre société qu’on souffrirait d’un syndrome culturel. C’est ce qu’avance Frank Bures dans un de ses livres7 : « Certains de nos syndromes varient d’une culture à l’autre, en termes de taux de présence, ou dans leur symptomatologie, ou bien n’existent pas dans d’autres cultures. Comme le syndrome prémenstruel, qui n’existe pas dans beaucoup d’endroits »8. En effet, le SPM est un syndrome principalement occidental. Mais alors, à quoi sert-il ?

Le syndrome prémenstruel, l’occasion d’exprimer des émotions hors du carcan du genre ?

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Sautes d’humeur, colère, irritabilité, agressivité, perte de contrôle… Un certain nombre de symptômes attribués au SPM sont des émotions socialement mal acceptées quand elle sont exprimées par des personnes du genre féminin. Plusieurs psychologues féministes attribuent l’existence du mythe du SPM à la possibilité, pour les femmes, de pouvoir exprimer des émotions qu’elles doivent cacher la plupart du temps. Ainsi la psychologue Carol Tavris parlait dès les années 90 de « soupape de décompression », la psychologue Joan Crisler parle d’une « permission à exprimer des émotions considérées comme « non-féminines » », la psychiatre Julie Holland une « aubaine, qui nous permet de mieux nous affirmer ».

Ça a l’air chouette, vu comme ça. Sauf que considérer des humeurs ou des comportements comme une simple conséquence d’un changement hormonal ou d’une perte de contrôle émotionnel, c’est refuser aux femmes la reconnaissance de leurs émotions comme légitimes et sensées (« c’est parce qu’elle a ses règles »). C’est aussi entretenir l’idée d’une différence de « nature » entre les genres, et donc fortifier les théories différentialistes et essentialistes binaires : l’essence de la femme serait l’émotion, celle de l’homme l’action.

Les femmes, à cause du SPM, se sentent à la merci de quelque chose qu’elles ne contrôlent pas – puisqu’il y a plus de 150 symptômes, on se retrouve forcément dans celui-ci ou celui-là – et cela les empêchent de prendre conscience que si elles sont en colère, irritables, sensibles, à fleur de peau, c’est peut-être parce qu’il y a de bonnes raisons, vérifiables empiriquement ET rationnellement.

A qui profite le mythe du syndrome prémenstruel ?

Déjà, on vient de le voir, le mythe profite largement au système patriarcal et à sa reproduction. Aux États-Unis, un médicament contre le SPM a spécialement été conçu pour les adolescentes qui viennent d’avoir leurs règles, afin de bien leur faire rentrer l’idée que la médicalisation du système de reproduction féminin est normal et qu’elles en ont besoin pour ne pas être à la merci de leur pauvre corps de femme incontrôlable et mal pensé.

Le mythe profite également à l’économie. Eh oui, le syndrome prémenstruel est une industrie juteuse ! Des ouvrages, une profusion de compléments alimentaires et de médicaments tels que des progestatifs, des anxiolytiques, des diurétiques, des veinotoniques, et la sacro-sainte pilule.

Bien sûr, je ne suis pas en train d’argumenter que le syndrome prémenstruel n’existe pas. Non, parce qu’actuellement, je suis pliée en deux sur mon bureau et j’ai une poussée d’acné digne des pires moments de l’adolescence. Mes ovaires se contractent, j’ai les seins gonflés, j’ai envie de sucreries et de gras, je suis extrêmement fatiguée, j’ai les jambes lourdes et un désir sexuel important. Mes règles arrivent demain. Le SPM est une réalité physique, notre corps subit des changements, qui induisent forcément des symptômes psycho-affectifs. Oui, quand on est malades, on se plaint et on est grognon, alors quand notre corps décide de larguer sa muqueuse utérine inutile, on est forcément affectées.

Ce que je dis, c’est que le SPM ne nous sert pas du tout. Il ne permet pas une reconnaissance de la douleur, ni un intérêt des chercheurs pour soulager les personnes qui en souffrent. Il est un prétexte pour dévaloriser nos émotions et notre capacité à la rationalité. Il est une nouvelle occasion de se faire de l’argent sur notre dos, et de contrôler notre corps. Je ne sais pas combien de femmes le vivent mal, combien n’ont jamais fait le rapport entre les symptômes physiques et les changements psycho-affectifs, combien incombent au SPM des émotions qui peut-être viennent d’autre part. Tout ce que je sais, c’est que personne n’en sait grand chose, et surtout que personne n’en parle, et qu’il serait temps que ça change.

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2 Robyn Stein DeLuca, « The good news about PMS ».

3 Une « dérive » pointée en France par la revue Prescrire, dans un article du 15 janvier 2007.

4 Chercheuse à l’Université Radboud de Nimègue, Pays-Bas. Cité par Charlie Vandekerkhove, « Règles : tout comprendre sur le syndrome prémenstruel », 28/09/2015, RTL.

5 Cité par Nell Frizzell, « Hé les filles, vos hormones vous niquent le cerveau », 28/04/2015, VICE.

6 April Kemick, « PMS may not exist, research shows », 17/10/2012.

7 «Géographie de la folie : vol de pénis, mort vaudou, et la recherche de signification des syndromes les plus étranges du monde »

8 Cité par Charlotte Pudlowski, « Le syndrome prémenstruel existe-t-il vraiment ? »,  24/04/2016, Slate.

11 réflexions au sujet de « Le syndrome prémenstruel, ce tabou »

  1. les énergies puissantes de la période avant les lunes, que l’on appellent SPM dans notre société, peuvent s’expliquer si l’on va regarder d’un peu plus près notre cycle menstruel énergétique. C’est période est la phase de l’enchanteresse et c’est une phase où l’intuition est très présente et où la créativité à besoin de s’exprimer très fort ! la puissance créatrice en nous a besoin de sortir, et si ce n’est pas par la créativité ce sera par la colère, les émotions vives, l’agressivité
    pour les sautes d’humeur il n’en ai rien, nous traversons effectivement une phase où les énergies physiques sont changeantes très rapidement
    le savoir permet de mieux l’appréhender
    c’est une phase compliquée à écouter, à laissez vivre dans notre société mais si vous vous réconciliez avec votre enchanteresse vous verrez comme c’est puissant et agréable
    pour lire plus : lune rouge de miranda gray
    ou petite vidéo que j’ai réalisé à cet effet

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  2. Je ne cherche pas à justifier ce déni, j’essaye simplement de comprendre pourquoi toi comme moi on en souffre, mais on ne sait absolument rien sur le sujet… J’essaye de comprendre d’où vient cette méconnaissance et pourquoi nous devons souffrir tous les mois en silence comme si c’était quelque chose de normal.
    Belle soirée.

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  3. Salut! Je suis contente de lire qqchose à ce sujet…Je suis moi-même en train d’écrire un article pour mon blog qui va aborder ce dernier. Après avoir étudié la naturo et m’être penchée sur le fonctionnement de nos petites hormones, j’ai remarqué que mon SPM ne venait pas lorsque j’ai une bonne hygiène de vie (sommeil, alimentation, gestion du stress, etc.). Par contre, dès que je vais mal manger, peu dormir et ne pas parvenir à gérer mon stress…c’est la cata. Mais j’ai la chance d’avoir un problème d’acné adulte qui m’oblige a a voir une qualité de vie irréprochable (une vie de nonne :p ), ce qui n’est pas plus mal. En tout cas, le mois dernier, j’ai mal géré…et j’étais couchée avec la bouillotte une journée entière (et valait mieux pas me faire chier sinon je faisais passer la personne en question par la fenêtre!). En tout cas, je te souhaite donc bon courage dans cette épreuve et continuons à en parler car c’est bel et bien une réalité qui doit être considérée!!!! Alex

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    1. Salut Alex, contente de savoir qu’un autre article a ce sujet va voir le jour, il y en a besoin ! Je suis un peu pareil pour la vie de nonne, vive les poussées d’acné quand on a 30 ans..! Tiens moi au courant quand tu auras publié ton article, j’aimerai beaucoup le lire, et continuons à ouvrir le sujet pour que ce ne soit plus un tabou !

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  4. Article très intéressant ! En effet, peu en parle, que ce soit le corps médical, les journaux ou alors simplement les femmes ! Merci de rendre un peu plus clair ce syndrome, dont je vois que finalement personne ne sait véritablement de quoi il en retourne. Mais jusqu’à quand ? Il serait temps d’aller chercher plus avant ce que c’est réellement, mais là encore nous voyons où sont les priorités…

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    1. Oui, malheureusement la priorité n’est pas du côté du bien-être des personnes qui en subissent les conséquences, d’où l’importance de se réapproprier notre corps et de ne pas laisser les mythes prendre le dessus.
      Merci pour ton commentaire et à bientôt !

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