Annie Ernaux, Mémoire de fille

« J’ai voulu l’oublier cette fille. L’oublier vraiment, c’est-à-dire ne plus avoir envie d’écrire sur elle. Ne plus penser que je dois écrire sur elle, son désir, sa folie, son idiotie et son orgueil, sa faim et son sang tari. Je n’y suis jamais parvenue. »

Mémoire de fille, c’est l’histoire d’Annie Duchesne, 18 ans, fille d’épiciers, élève modèle d’un lycée religieux, qui quitte pour la première fois la bulle familiale pour travailler comme monitrice dans une colonie de vacances. Loin des règles familiales et religieuses qui rythmaient jusqu’alors sa vie, elle y rencontre un homme « grand, blond, baraqué, un peu de ventre » et se donne à lui.

Nous sommes en 1958, il y a plus d’un demi-siècle. Mai 68 n’a pas encore eu lieu. Cette fille « gauche et empruntée, voire mal embouchée, souvent dans une grande insécurité de langage et de manières » gardera à tout jamais l’empreinte de cette nuit-là, l’écriture d’Annie Ernaux émergera de cette expérience indélébile sans jamais la dévoiler vraiment.

Jusqu’à Mémoire de fille, sorti en avril dernier.

L’auteure, qui a réussi à transformer des faits banals en « possibilités d’écriture » dans La place et La femme gelée, et à atteindre « la valeur collective du « je » autobiographique » dans Les Années, son chef-d’œuvre, éblouissant de justesse, nous laisse sur notre faim dans Mémoire de fille. Un roman inégal, inachevé, malgré la maîtrise de certaines images.

Annie Ernaux interroge avec talent la distance entre hier et aujourd’hui, la mémoire indélébile, la douleur de sa première fois. Elle qui « attend de vivre une histoire d’amour », elle qui n’a jamais vu un sexe d’homme mais qui « crève d’envie de faire l’amour mais par amour seulement », sa première nuit avec H. « se déroule comme un film X où la partenaire de l’homme est à contre-temps, ne sait pas quoi faire parce qu’elle ne connaît pas la suite. Lui seul en est le maître ». C’est un an plus tard, à la lecture du Deuxième sexe de Simone de Beauvoir, que la jeune Annie D. comprendra sa « soumission » à son premier partenaire, sans pour autant la transcender : « comprendre la honte ne donne pas le pouvoir de l’effacer ».

Annie Ernaux représente avec brio les contradictions de la violence de sa première fois : abusée pour être ensuite rejetée puis traitée de « putain sur les bords » par un homme anodin, la jeune fille tombe pourtant éperdument amoureuse, tout en affligeant à son corps les supplices de la boulimie, pour ressembler à une autre qu’elle.

Dans un émouvant va-et-vient entre passé et présent, entre « elle » et « je », Annie Ernaux nous livre « le texte toujours manquant », pour tenter de « saisir et comprendre le comportement de cette fille, Annie D., son bonheur et sa souffrance ». Sous des airs d’œuvre ultime, l’auteure nous offre une nouvelle « autobiographie impersonnelle ».

Ce dernier roman a des airs de redite, et l’enjeu formel, s’il est proche du magnifique Les Années, ne l’égale pas. Couvé durant plus de 50 ans, le livre ne semble malheureusement pas arrivé à terme.

L’auteure en a-t-elle conscience lorsqu’elle reconnaît, à la fin de Mémoire de fille « tout cela aurait pu être écrit autrement, comme un rapport de faits bruts par exemple. Ou bien à partir des détails » ? Pourquoi Ernaux ne va-t-elle pas au bout de qu’elle nomme « la douleur de la forme » ? Pourquoi nous livre-t-elle un texte qui, sans vraiment être inabouti, semble un pastiche maladroit de sa propre écriture ?

« Déjà le souvenir de ce que j’ai écrit s’efface. Je ne sais pas ce qu’est ce texte. Même ce que je poursuivais en écrivant le livre s’est dissous. J’ai retrouvé dans mes papiers une sorte de note d’intention :
Explorer le gouffre entre l’effarante réalité de ce qui arrive, au moment où ça arrive et l’étrange irréalité que revêt, des années après, ce qui est arrivé. »

Photo by BibliObs

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